Le toit

Enfant, mon grand-père montait sur le toit de la maison pour y observer les mouvements de l’ennemi qui avait décimé sa famille. Plus tard, mon père vint y guetter l’improbable retour de son père fait prisonnier au combat.
J’y allai à mon tour. D’abord pour tuer le temps, puis pour y fumer en cachette et lire des livres interdits. Je ne comprenais d’ailleurs jamais leur danger supposé. Le seul réel danger que je redoutais durant mes lectures était de recevoir les paquets de fumée noirâtre qui retombaient de la cheminée chaque fois que, dans le salon, mon père peinait devant un feu. Son père n’avait pas eu le temps de lui apprendre à en allumer un correctement.
Un jour, je ne pus éviter qu’un nuage de suie ne noircisse complètement les pages de mon livre. Seul, l’endroit où s’étaient posés mes pouces laissa apparaître une poignée de lettres. Je compris alors qu’à chaque page, une petite partie de l’histoire m’avait échappé. Je voulus découvrir ces fragments de texte que je me cachais à moi-même et repris mon livre au début. Je laissai mes pouces se placer instinctivement sur les pages, puis lus uniquement l’espace qu’ils recouvraient. Mais je n’y trouvai aucun sens; je ne comprenais pas les mots que ma main avait occultés. Je voulais absolument savoir ce qu’on me cachait. Je fus pris de vertige. Qui aurait pu m’aider ? Pas mon père, il n’était même pas capable d’allumer un feu. Je me mis à scruter l’horizon en espérant que quelqu’un vienne m’expliquer : mon grand-père ! l’ennemi ! j’aurai même pactisé avec l’ennemi ! Tout d’un coup, je me rendis compte de la dérive de mes pensées. Mon livre devenait trop dangereux. Je le jetai dans la cheminée.
J’entendis les cris de mon père peu après. C’était la première fois que son feu prenait aussi bien.