Il est écrit que l’âne — surtout s’il porte l’enfant qui vient de naître — peut s’arrêter à tout moment. Sur ce chemin comme ailleurs. Sans raison apparente. Si on veut le voir reprendre la route, il faut lui parler gentiment dans le creux de l’oreille. Cette méthode n’a aucune chance de réussite, mais on doit passer par là.
Il est conseillé de bien placer la voix dans le pavillon de l’animal. Ne prêtons pas attention aux alluvions qui encombrent les sillons auriculaires ; elles n’ont pas été sécrétées par l’âne, mais déposées par d’impatients qui l’ont invectivé brutalement. Leur voix, trop chargée, s’est arrêtée en chemin.
Lorsque notre parole atteindra le tympan, elle le percera d’un petit cri de joie. Ce n’est pas grave. L’âne ne bronchera pas. Il fera le mort. Ou le sera. Pour des raisons indépendantes de notre volonté, il faut en effet de très longues années pour que notre voix remonte le conduit auditif de l’âne. On aura donc soi-même, au cours de l’opération, considérablement vieilli. Ce n’est pas un problème. L’âne n’avancera toujours pas. Mais cela n’aura plus la moindre importance. Car nous aurons mené sans encombre l’enfant qui venait de naître à l’âge adulte.
Dorénavant, ce sera à lui, s’il est suffisamment patient pour tolérer encore notre présence à ses côtés, de nous faire avancer en nous parlant gentiment dans le creux de l’oreille.