Vivre dans la même ville que
son pire ennemi est intolérable. Cela peut nous forcer à partir, à tout
quitter. Nos amis, notre pays, notre langue.
Alors on s’en va de l’autre côté de l’océan. Chaque jour on espère retrouver la force du retour. Mais elle ne vient pas. Alors on reste dans son lit. Et comme la lâcheté est sans borne, on donne des coups de fil anonymes à son pire ennemi. On prend un coin du drap de lit que l’on place sur le combiné pour travestir sa voix. Puis le temps passe, et l’on commence à perdre ses souvenirs. Alors on fait un nœud à son drap de lit pour ne pas oublier de téléphoner à son ennemi le lendemain matin. Mais le lendemain on n’appelle pas. Chaque jour pourtant on ajoute un nouveau nœud. Puis, quand notre drap n’est plus qu’un chapelet de nœuds qui nous empêche de dormir, on téléphone sans artifice. Et notre ennemi nous dit « Reviens mon ami, c’est un malentendu. » Et comme la lâcheté est un puits sans fin, on dénoue son drap pour faire son balluchon, et l’on rentre au pays. On sait pourtant qu’il n’y aura aucune explication à recevoir. On rentre parce qu’on n’a pas réussi à partir. Parce qu’on espère retrouver un lit sans nœud. Mais tout a changé au pays. Nos amis ne nous reconnaissent plus, ou alors, on ne se comprend plus, on ne parle plus la même langue. Alors on se met le drap sur la tête, sur tout le corps. Et l’on court les rues. Et l’on se sent léger, on se sent voler. Pour la première fois, on sait vraiment qu’on n’a rien dans le ventre. |