Le Moustique

d'après un entretien radiophonique accordé par Oskar serti peu avant sa mort

En décembre 1909, un cocktail fut donné chez les Sélys en l'honneur de la parution d'une plaquette regroupant quelques-unes de mes poésies. Ce fut à cette occasion que je rencontrai pour la première fois la pianiste Catherine de Sélys. Je fus directement séduit par l'extraordinaire beauté qui se dégageait de cette femme. Alors que nous faisions connaissance, un moustique me piqua au poignet; ce qui me troubla beaucoup. Il faut vous dire que j'ai toujours eu un sentiment de protection et même d'éblouissement pour tous les moustiques qui se rendent porteurs de mon sang ; comme s'ils devenaient par ce fait, une émanation de moi-même, comme si j'attendais d'eux qu'ils adoptent mes attitudes, ma manière d'être. Ainsi, tandis que j'étais complètement tombé sous le charme de cette Catherine de Sélys, je voyais mon moustique tourner autour d'elle et, intérieurement, je me disais : « Vas-y pique-la, pique-là ». J'imaginais déjà le creux de son cou comme l'endroit idéal de piqûre.

Je ne demandais rien d'autre, pour mon bonheur, que de voir cet animal survoler nos têtes, le ventre gonflé de nos sangs mêlés, comme le fruit soudain de notre rencontre, un fruit qui aurait fait de nous, non pas des coupables, mais d'innocentes victimes unies par la douleur. Mais l'animal ne se décidait pas à la piquer. À un moment même, comme s'il craignait quelque chose, il alla se poser sur un des murs de la pièce. C'est alors que je vis un gros monsieur se précipiter vers lui et l'écraser violemment contre le mur avec ma plaquette de poésie (qu'on avait dû lui donner) et qu'il avait pliée en deux pour mieux frapper.

C'était Monsieur de Sélys. Lorsque Catherine me le présenta, j'aperçus le corps de mon pauvre moustique aplati sur le « T » de mon nom inscrit sur la plaquette. Mais je n'eus pas le coeur de rechercher sur le mur une minuscule tache rouge qui avait dû y éclater un instant plus tôt.