Le 5 mars 1942, Catherine de Sélys
participa à un récital de piano clandestin à la
Société Philharmonique de Lyon. Le contexte particulièrement
pesant de l’Occupation l’avait privée de concert depuis
des mois, et la perspective de se replonger dans la musique la comblait
de joie. Au cours de la soirée, Catherine se sentit fondre corps et âme dans l’œuvre qu’elle interprétait. À plusieurs reprises même, elle fut envahie par l’angoisse de perdre tout contact avec la réalité et, pour se raccrocher au monde, elle éprouva la nécessité d’improviser quelques notes qui feraient éclater un instant sa bulle. Par bonheur, ses variations durent sembler si naturelles qu’après le concert, personne ne les lui fit remarquer. Le lendemain, Catherine fut convoquée dans les bureaux de la police militaire. Un officier mélomane lui joua quelques mesures au piano et, d’un air inquisiteur, lui demanda ce qu’elle en pensait. Catherine fut incapable de prononcer le moindre mot. Comment cet officier pouvait-il connaître ces notes, ces maudites notes qui firent basculer son enfance un soir de 1914, lorsque des soldats pénétrèrent dans l’appartement familial et violentèrent sa mère. Catherine entendait encore sa pauvre mère, qui, coincée contre le piano, essayait de se débattre et frappait désespérément le clavier de ses mains enserrées. Imaginant avec effroi ce qui l’attendait si elle restait une seconde de plus dans ce bureau, elle tenta de s’enfuir. Mais alors que l’officier venait de la plaquer brutalement sur son bureau, elle y découvrit un exemplaire du programme de son récital sur lequel les fameuses notes avaient été rapidement inscrites au crayon. Ainsi, cet air monstrueux correspondait en réalité aux quelques mesures qu’elle avait spontanément laisser échapper la veille, et que l’officier — sans doute présent au concert — avait dû prendre pour un quelconque message secret. Tandis qu’on la conduisait dans un cachot où elle était déterminée à ne pas dire un mot, Catherine comprit enfin que si elle était devenue un jour musicienne, c’était dans le seul espoir de s’imprégner de mélodies capables de couvrir cet air qui la hantait secrètement depuis un certain soir de 1914. |