Le 6 avril 1935, à la Salle Pleyel, Catherine de Sélys interpréta avec passion le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. C’était la première fois qu’elle jouait cette œuvre, et les applaudissements nourris qui clôturèrent sa prestation la touchèrent au plus profond d’elle-même.
Mais au moment où elle voulut se lever pour aller saluer son cher public, elle vit que sa robe portait des traces de doigts humides à l’endroit précis où elle avait déposé sa main droite durant tout le concerto. Catherine n’en comprenait pas l’origine, car même lorsqu’elle éprouvait d’intenses émotions, elle ne transpirait jamais des mains; de plus, sa main droite était restée inerte — comme morte — tout au long du Concerto. En y regardant de plus près, Catherine découvrit avec stupéfaction que sa robe portait les mêmes taches de doigts dont était couvert son tablier d’infirmière, lorsqu’en avril 1916, elle allait donner les derniers soins aux victimes de Verdun et que les mourants s’agrippaient désespérément à elle.
Chancelante, Catherine se leva et s’avança sur le devant de la scène; mais lorsqu’elle vit tous ces bras tendus vers elle, la suppliant de leur donner un rappel comme si leur vie en dépendait, elle se sentit brutalement ramenée sur le front et perdit connaissance.
Des admirateurs se précipitèrent vers elle et l’allongèrent sur les fauteuils qu’ils occupaient dans la salle. Catherine demeurait sans réaction. Seule sa main droite manifestait un tremblement inquiétant. Soudain, au paroxysme de son agitation, cette main se déplaça sur le corps toujours inconscient de Catherine et la couvrit de caresses de plus en plus indécentes. Un homme, heurté par tant d’obscénité, voulut empêcher le bras de bouger, mais celui-ci le catapulta de l’autre côté de la pièce ; ce n’était plus le bras d’une faible femme, mais celui de tout un bataillon ; un bras qui accomplissait enfin l’impossible désir que la mort avait voulu interrompre. L’assistance, outrée par ces insupportables caresses, s’acharna alors sur le bras rebelle et parvint à le neutraliser.
Lorsque Catherine reprit ses esprits, elle se rendit compte que ses adorateurs avaient martyrisé son bras jusqu’à sa paralysie irrémédiable. Elle comprit aussitôt que si elle voulait continuer à vivre sa passion, elle serait condamnée à jouer éternellement le seul Concerto adapté à sa nouvelle condition.