Le matin
du 10 mai 1924, Oskar Serti dessinait les vêtements qu’il avait mis sécher à sa fenêtre,
lorsqu’un brusque coup de vent secoua la chemise qui était
devant lui. Une fraction de seconde, il vit apparaître à la
fenêtre de l’appartement d’en face les yeux d’une
jeune fille braqués dans sa direction. Quand il aperçut
que seul son carnet de dessins posé sur les genoux pouvait être
visible de l’extérieur, Serti comprit que sa voisine profitait
du fait qu’il avait la vue masquée par le linge pour examiner
ses croquis sans qu’il puisse deviner sa présence.
Oskar Serti fut profondément touché de
voir enfin une personne se pencher avec tant de passion et de discrétion
sur son travail. Ainsi, dès la semaine suivante, il se cacha à nouveau
le visage derrière le linge et présenta fébrilement ses
dessins : après un quart d’heure, un coup de vent fit apparaître
un court instant le regard pénétré de sa voisine
entre deux chemises.
Mais bientôt, l’envie de montrer ses carnets de dessins fut
si forte qu’il n’eut plus la patience d’attendre les
prochaines lessives et qu’il décida de sacrifier ses vêtements
en les laissant continuellement pendre à leur séchoir.
Avec les années, son linge s’alourdit et se figea jusqu’à ce
que le vent ne parvienne plus à le faire bouger. Serti perdit ainsi
peu à peu l’occasion de vérifier si sa voisine était
toujours à sa fenêtre; mais le besoin de montrer ses dessins était
devenu si puissant qu’il ne se préoccupait même plus
de se savoir regardé.