Le matin du 10 mai 1924, Madeleine Ivernol eut un choc lorsqu’elle découvrit parmi le linge que son nouveau voisin venait de pendre à sa fenêtre, une chemise d’aviateur parfaitement identique à celle que portait son cher fiancé quand il fut abattu en plein vol. Au spectacle des bras ballants de cette chemise agitée par le vent, Madeleine frémit en repensant au corps défait de son bien-aimé durant sa chute ; jamais elle n’avait éprouvé cette impression de pouvoir saisir avec tant de vérité les derniers instants d’une vie si brève.
Après quelques semaines, elle constata avec émotion que son voisin — qui semblait être dessinateur — avait eu la grande délicatesse de laisser continuellement pendre sa chemise à l’extérieur ; comme s’il avait compris tout ce que cela représentait pour elle.
Mais avec le temps et le passage des pigeons, la chemise se raidit, se décolora, se retrouva dans un tel état que peu à peu Madeleine Ivernol la contempla uniquement comme un fidèle miroir de sa propre décrépitude.