Ça y est, maintenant je sais ce que c’est. On s’est
fait tirer dessus toute la nuit. Les balles passaient incroyablement
bas.
Pour me protéger, j’ai dû me coucher sur le corps d’un
jeune breton qui venait de tomber. Je ne le connaissais même pas, c’était
un nouveau.
J’étais tellement collé à lui qu’au moment où il
a passé l’arme à gauche, j’ai senti son dernier
souffle.
J’ai toujours son haleine en moi, cette odeur de tabac. C’est incroyable,
son haleine m’écœurait plus que l’horreur de sa
mort.
Au petit matin, ceux d’en face sont arrivés. Ils venaient achever
les survivants. J’ai fait le mort. J’étais complètement
imprégné du sang de l’autre ; je crois que c’est ça
qui m’a sauvé.
Je t’en prie, envoie-moi des cigarettes, je lui dois bien ça.
Ton
Oskar
LETTRE DE CATHERINE DE SÉLYS À OSKAR
SERTI
Paris, le 15 mars 1916.
Mon Oskar,
Ta lettre m’a profondément
troublée. Je ne sais si tu me
dis la vérité ou si tu me forces à t’avouer
quelque chose.
Et bien je vais tout te dire : Il y a un peu plus d’un mois, en
allant à la
caserne te poster un colis, j’ai croisé ce jeune breton
qui allait rejoindre ton bataillon.
Il me faisait penser à toi la veille de ton départ. Je ne sais
pas ce qui m’a pris, je lui ai demandé de me suivre jusqu’à la
maison pour y passer ses dernières heures de liberté.
Mais il ne s’est rien passé. Nous nous sommes seulement étendus
l’un à côté de l’autre. Je lui ai demandé d’accepter
un jeu : que je puisse l’appeler par ton nom et qu’il me réponde
comme s’il était toi. Il a joué ton rôle en échange
de quelques cigarettes.
Je te jure que je ne me souviens même plus de son haleine.
Reviens moi vite,
Ta Catherine
Le
contenu de ces lettres — dont les originaux n’ont malheureusement
jamais été retrouvés — a pu être reconstitué grâce à un
examen approfondi des deux buvards respectivement utilisés par
Oskar Serti et Catherine de Sélys les 21 février et 15
mars 1916.